Révolution du 9e Degré en Escalade : Le Dépassement Humain Expliqué en 6 Points

La révolution du 9e degré en escalade : le dépassement humain expliqué

L’escalade, comme le trail ou le running, est un sport où les limites semblent faites pour être repoussées. Récemment, une véritable révolution a secoué le monde de la grimpe de haut niveau. Le “9e degré”, un niveau de difficulté autrefois mythique, est devenu un standard pour l’élite mondiale.

Entre 2016 et 2022, ce qui relevait de l’exploit isolé est devenu une performance régulière. Comment expliquer une telle explosion du niveau ? Il ne s’agit pas d’un seul facteur, mais d’une combinaison de six hypothèses fascinantes qui, ensemble, dessinent les contours du dépassement humain.


Hypothèse 1 : Une nouvelle génération surpuissante

La première explication est simple : les nouveaux grimpeurs sont plus forts. Mais leur force n’est pas seulement brute. Ils incarnent une nouvelle forme d’athlète, incroyablement complet.

Là où les anciennes générations excellaient dans un domaine (la force des doigts, la puissance des bras), les jeunes prodiges d’aujourd’hui maîtrisent tout. Ils allient une force physique phénoménale à une intelligence tactique et une coordination sans faille.

Charles Albert, une figure de l’escalade, raconte sa rencontre avec l’un de ces “mutants”, le Finlandais Nalle Hukkatival :

« La première fois que je suis allé en Afrique, j’ai rencontré un peu tous les gars forts, et puis un coup je suis allé grimper avec Nalle. Et là, je me suis dit : « Merde, mais il est plus fort que moi ! » […] Il était un peu plus fort, et surtout meilleur grimpeur. Ça m’a un peu rappelé quand j’étais enfant et que je voyais un adulte grimper. Je n’ai jamais ressenti cela à nouveau. »

Cette nouvelle vague d’athlètes arrive avec un bagage technique et physique qui leur permet d’aborder des défis auparavant impensables.


Hypothèse 2 : Un investissement en temps colossal

Le second facteur clé est le temps. Pour atteindre le 9e degré, les grimpeurs consacrent aujourd’hui un volume d’entraînement et de tentatives bien plus important qu’auparavant.

Un projet de bloc extrême n’est plus l’affaire de quelques séances. Il peut représenter des années de travail acharné, de répétitions et d’échecs. Cette obstination, que connaissent bien les coureurs de trail préparant un ultra, est devenue la norme.

Simon Lorenzi, un des meilleurs grimpeurs actuels, le confirme :

« Prends un gars comme Daniel Woods. Avant The Return of the Sleepwalker, il n’avait jamais passé plus de 16 séances dans un bloc il me semble. […] Je pense que la progression du niveau est pas mal conditionnée par l’investissement que les grimpeurs les plus forts sont capables d’y mettre. »

Passer dix séances sur un bloc, ce qui paraissait énorme il y a dix ans, est aujourd’hui considéré comme un effort presque banal pour l’élite.


Hypothèse 3 : Une décision “politique” sur les cotations

La difficulté en escalade est mesurée par une échelle de cotations. Le 9A n’est pas une vérité scientifique, mais un consensus établi par les meilleurs grimpeurs.

Pendant des années, le niveau a progressé, mais les cotations stagnaient. Des blocs de plus en plus durs étaient tous classés 8C. L’élite a finalement décidé de revoir l’échelle pour mieux refléter la réalité du terrain. Les 8C les plus exigeants ont été reclassés en 8C+.

Ce réajustement a ouvert la voie à la création d’un nouveau palier : le 9A. Conscients des erreurs passées, les grimpeurs d’aujourd’hui n’hésitent plus à proposer 9A pour un passage qui semble franchir un cap, même minime. C’est une manière de faire avancer le sport.


Hypothèse 4 : Des blocs plus longs pour un mental plus fort

Intuitivement, on pourrait penser que les blocs les plus durs sont les plus courts et intenses. Pourtant, la plupart des 9A actuels sont relativement longs, avec une quinzaine de mouvements.

Pourquoi ? Parce qu’un défi plus long est souvent psychologiquement plus gérable.

Simon Lorenzi l’explique très bien :

« C’est beaucoup moins frustrant de multiplier les sessions dans quelque chose où tu bouges, où tu grimpes, où tu te voies faire des petits progrès un peu tout le temps, que sur un seul mouvement éliminatoire… »

Un bloc long se travaille comme un puzzle. Chaque mouvement est une pièce que l’on assemble. Cette approche progressive est moins brutale pour le mental et permet de rester motivé sur le long terme, un aspect essentiel de la performance dans tout sport d’endurance.


Hypothèse 5 : Une culture d’entraide et d’émulation

L’ambiance au sommet de la pyramide a changé. La rivalité destructrice des années 80, où l’on cherchait à “décoter” les réalisations des concurrents, a laissé place à une émulation positive.

Les meilleurs grimpeurs du monde s’entraînent souvent ensemble. Ils se conseillent, se soutiennent et s’encouragent à oser proposer des cotations élevées. Cette bienveillance collective crée un environnement propice au dépassement.

Quand un grimpeur hésite sur la cotation, la tendance est de proposer la plus haute. Non par ego, mais pour pousser la discipline vers l’avant. Dans un climat plus agressif, beaucoup de 9A actuels auraient probablement été annoncés à 8C+ par prudence.


Hypothèse 6 : Des athlètes qui endossent une responsabilité

Enfin, la dernière hypothèse touche à la maturité des athlètes. Les grimpeurs de l’élite ne pratiquent plus seulement pour leur plaisir personnel. Ils se professionnalisent et endossent une responsabilité : celle de faire progresser leur sport.

Shawn Raboutou, l’un des leaders de la discipline, incarne cette évolution. Comme le souligne Clément Lechaptois :

« […] il en est arrivé dans un stade de sa progression où il a une volonté claire d’apporter quelque chose de nouveau à la discipline. »

Cette “mission” qui les dépasse leur donne une force mentale supplémentaire. Ils ne grimpent plus seulement pour eux, mais pour l’histoire de l’escalade. C’est ce sens du devoir qui leur permet de supporter des années d’un entraînement ingrat pour venir à bout de quelques mètres de rocher.

En conclusion, la révolution du 9e degré est un phénomène complexe. Elle est le fruit d’athlètes plus complets, d’un investissement sans précédent, mais aussi de changements culturels et psychologiques profonds. C’est une formidable leçon sur le dépassement de soi, qui montre que les limites humaines sont avant tout des conventions faites pour être réinventées.

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